A chacune de nos rencontres, il avait le sourire Monsieur V.*

A chacune de nos rencontres, la magie opérait, comme une parenthèse enchantée.

Il chantait Renaud, déclamait des poèmes, réalisait des tours de magie, écrivait des nouvelles, osait des jeux de mots.

Il avait aussi toujours un mot gentil pour nous. Et tellement de tendresse dans ses yeux bleus.

J’ai très peu de souvenirs de mes grands-parents, mais j’imagine que c’est ce regard-là qu’un grand-père adresse à ses petits-enfants.

© Pierre Lecrenier

Il y a quelques mois, il a perdu le sourire, Monsieur V.

Parce que pour lui, ça devenait trop long d’attendre une place au chaud quelque part.

Parce qu’avec le Covid, les institutions sont saturées et les listes d’attente tristement longues.

Nous l’avons vu se décourager. Nous l’avons vu pleurer, lui qui nous faisait tant rire.

© Pierre Lecrenier

Et cette appréhension au creux du ventre, à chaque fois que nous allions le voir à son campement, la peur irrépressible de le retrouver mort...

Guetter avec angoisse la baisse des températures et penser à Monsieur V. la nuit, au fond du lit, quand la pluie cogne sur le velux.

Parce qu’il fait partie des patients les plus vulnérables. Parce qu'avec les collègues et son médecin traitant, on s'inquiète, vraiment, pour son état de santé.

Parce qu’il est désorienté, Monsieur V., et que la vie en rue est beaucoup trop rude, particulièrement pour les tendres.

Après des mois d’attente, une solution a enfin été trouvée. Il est à présent à l'abri, au chaud.

Ça valait la peine de se battre, de lutter contre les portes closes… et puis d’y croire, de garder l’espoir au fond du cœur.

Monsieur V. a retrouvé le sourire. Et nous aussi.

Notre travail vous touche ?

(*) Nous mettons tout en œuvre pour respecter la vie privée de nos patients et notre secret professionnel. Nous voulons néanmoins témoigner de la façon dont ils doivent survivre et de la manière dont nous travaillons ensemble à leur réinsertion. Par conséquent, le nom des lieux et des personnes sont volontairement omis ou modifiés et des situations vécues sont placées dans un autre contexte. Il n’y a pas de lien direct entre les photos et les histoires ci-dessus.

© photos P-Y Jortay - Infirmiers de rue 2020